Sergei Loznitsa : entre Documentaire et Fiction

Sergei Loznitsa, un réalisateur ukrainien reconnu pour son travail à la frontière entre documentaire et fiction. Lors de cette rencontre et discussion, il a partagé son parcours singulier, ses réflexions sur le cinéma et ses méthodes de travail.

Un parcours atypique : des mathématiques au cinéma

À 26 ans, après avoir obtenu une licence en mathématiques, Sergei Loznitsa décide de se tourner vers le cinéma. Cette formation scientifique, loin d’être un simple bagage du passé, influence profondément sa manière de penser et de structurer ses films.

« Ce qui définit mon cinéma, c’est le montage, c’est le regard que je porte sur les rushs. Mes films se ressemblent plus ou moins dans leur construction, dans la manière dont je perçois ces images et les assemble. »

Sa vision du documentaire repose sur une idée essentielle : il ne s’agit pas de refléter une vérité absolue, mais d’explorer des points de vue singuliers. Pour lui, un bon documentaire est avant tout une observation minutieuse, une immersion dans une réalité dont il cherche à révéler les paradoxes cachés.

« Ce qui m’intéresse, ce n’est pas ce que l’on voit à la surface, mais ce qui se joue en profondeur. Je cherche les métamorphoses, les contradictions invisibles à l’œil nu, dissimulées sous des couches d’apparences trompeuses. »

« La Funérailles de Staline » : un regard neutre sur l’histoire

L’un des projets les plus marquants de Sergei Loznitsa est La Funérailles de Staline, un documentaire entièrement construit à partir d’images d’archives.

« J’ai réalisé ce film à partir de 35 heures de rushs. La majorité des images étaient en noir et blanc, donc la question de la couleur ne s’est pas posée. De plus, les pellicules 35 mm de l’époque n’avaient pas de son. Nous avons donc travaillé en muet. »

Cependant, il disposait également de 45 heures d’enregistrements radio diffusés à travers toute l’URSS à l’époque des funérailles de Staline. Cette richesse documentaire lui a permis de construire un film unique, où l’image et le son, bien que séparés à l’origine, se répondent pour recréer l’atmosphère de l’événement.

« Dans ce film, il m’était impossible d’imposer un point de vue, surtout pas le mien. Cela aurait effacé celui des personnes pour qui Staline est un héros. Malgré ma volonté de garder un regard neutre, le film a été interdit en Russie. »

« Donbass » : entre reconstitution et réalité

Avec Donbass, Loznitsa plonge dans le chaos de la guerre en Ukraine, en adoptant une approche radicalement différente. Le film est basé sur des vidéos amateurs trouvées sur YouTube, montrant des scènes de guerre, de propagande et de chaos social.

« Ce film parle d’une situation précise dans un territoire précis. Chaque séquence commence par une vidéo amateur, souvent filmée avec un téléphone portable. »

Son objectif : reproduire ces vidéos à l’identique, en recréant leur mise en scène et leur réalisme brut.

« Si vous comparez les séquences du film avec les vidéos originales trouvées sur YouTube, vous verrez qu’elles sont quasiment identiques. J’ai voulu recréer exactement les mêmes conditions de prise de vue. »

Lors de notre discussion, je lui ai posé une question sur la dernière séquence du film, qui se distingue des autres par son ton plus affirmé.

« La dernière séquence repose-t-elle aussi sur une vidéo amateur ? »

Loznitsa m’a répondu sans hésitation :

« Non, cette séquence est mon propre avis sur la situation dans le Donbass. Il n’y a pas de vidéo amateur. »

Vers un cinéma qui brouille les frontières

Son prochain projet pousse encore plus loin cette réflexion sur la frontière entre fiction et réalité. Loznitsa souhaite que le spectateur ne puisse plus distinguer les images d’archives des images reconstituées.

« Mon objectif est que le spectateur ne sache plus s’il regarde des images de fiction ou des documents d’archives. »

Avec cette approche, il continue d’explorer la complexité du réel, en interrogeant notre rapport aux images et à l’histoire.

La rencontre avec Sergei Loznitsa a mis en lumière un cinéaste profondément engagé dans son exploration de la mémoire et de la représentation de la réalité. Son travail, à la croisée du documentaire et de la fiction, interroge notre perception des images et du passé. En revisitant les archives, en recréant des événements ou en mettant en scène des fragments de réalité, il nous invite à remettre en question ce que nous voyons et à comprendre que toute image est une construction.

Son approche unique du cinéma continue d’évoluer, et son ambition de brouiller les frontières entre réel et reconstitué ouvre de nouvelles perspectives pour le spectateur. Loznitsa ne se contente pas de raconter l’histoire : il nous pousse à la voir autrement, à en percevoir les nuances et à en interroger la vérité. Un cinéaste incontournable pour qui s’intéresse à la puissance du langage cinématographique.

Kinan Youssef 2019

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