
En 1998, soit sept ans après la fin de la guerre civile libanaise, Ziad Doueiri offre au monde West Beirut, un film qui, sous ses airs de chronique adolescente, renferme une fresque poignante sur l’absurdité du conflit. Présenté au Festival de Cannes, ce long-métrage mêle mélancolie et humour avec une justesse rare, témoignant du regard lucide d’une jeunesse en quête d’identité dans un pays fragmenté par la violence.
Un cinéma de la mélancolie
« Ceux qui mangent trop d’ail ou d’oignons, qui jeûnent trop souvent, passent trop de temps à l’étude; ces gens-là seront de caractère fort chagrin,[…] leurs enfants auront de fortes tendances à la mélancolie. »
— Robert Burton, Anatomie de la mélancolie.
La citation de Robert Burton trouve un écho particulier dans le cinéma libanais, où la nostalgie n’est pas un simple état d’âme mais une empreinte laissée par l’Histoire. Dans un pays où les ruines du passé côtoient les rêves du futur, l’art cinématographique se fait le témoin d’une douleur enfouie, d’un sentiment de perte qui hante les ruelles de Beyrouth.
Malgré le manque de moyens et l’absence d’une industrie cinématographique structurée, le Liban a su donner naissance à des œuvres indépendantes d’une audace rare. West Beirut s’inscrit dans cette lignée, capturant la souffrance d’un peuple marqué par un long hiver de conflits et de sang. À travers l’objectif d’un adolescent, Doueiri ne cherche pas à glorifier ni à condamner la guerre, mais à en saisir l’empreinte sur ceux qui la subissent.
Lorsque les libertés sont muselées par des interdits politiques et religieux, le monde devient une cage à ciel ouvert. Le poids de l’inertie étouffe la jeunesse, qui oscille entre résignation et désir de révolte. Dans West Beirut, cette tension est omniprésente : rire et tragédie s’entrelacent, reflets d’un quotidien où l’absurde devient la norme.
Un contexte historique ancré dans la réalité
Dès les premières images en Super 8, le spectateur est projeté en 1975, quelques jours avant que tout ne bascule. Une scène en contre-plongée nous montre un affrontement aérien entre avions israéliens et syriens. Cet événement n’est pas anodin : il fait écho aux tensions géopolitiques exacerbées par la rivalité entre ces deux nations, tandis que le Liban, encore fragile après la fin du mandat français en 1943, peine à asseoir son unité nationale.
Dans la cour du lycée, des élèves photographient ce spectacle matinal avec une insouciance troublante. Lorsque l’un des appareils est abattu, des applaudissements retentissent, comme si la guerre n’était qu’une farce lointaine. Cette scène illustre parfaitement l’ambiguïté du conflit pour les jeunes Libanais, qui grandissent dans un climat d’incertitude où la guerre est à la fois omniprésente et banalisée.
Comme le souligne encore Burton : « Nos pères sont la cause de notre ruine; nos pères sont malades et il est fort probable que nous irons encore plus mal qu’eux. » Cette phrase, qui résonne comme une malédiction, traduit le destin tragique des jeunes Libanais, piégés dans un conflit qui les dépasse.
Une critique subtile de l’autorité
L’un des moments clés du film se déroule dans une salle de classe. Alors que les élèves sont réunis pour chanter l’hymne national français, un geste hérité du mandat colonial, le jeune Tarek refuse de se plier à cette injonction. S’emparant d’un haut-parleur, il entonne l’hymne national libanais depuis un balcon. La mise en scène sublime cet instant : une contre-plongée magnifie la bravade du garçon, tandis qu’une plongée sur les élèves rassemblés renforce l’idée d’une révolte naissante.
Ce défi symbolique à l’autorité illustre la fracture identitaire qui habite le pays. À travers ce simple geste, Doueiri interroge le poids des héritages coloniaux et la légitimité des structures en place. La surveillante punit Tarek, mais il ne montre aucun remords. Peu après, il aperçoit par la fenêtre des hommes armés se préparant à attaquer : un présage du 15 avril 1975, jour fatidique où la guerre civile éclatera. Ce moment pivot du récit incarne la fin de l’innocence, l’instant où l’histoire intime rejoint le tumulte de l’Histoire avec un grand H.
Une réception critique élogieuse
À sa sortie, West Beirut reçoit un accueil enthousiaste de la critique. Le film est salué pour sa capacité à mêler légèreté et gravité, un équilibre subtil que certains critiques rapprochent du cinéma italien néo-réaliste. Le New York Times souligne la justesse du regard porté sur l’adolescence en temps de guerre, tandis que Les Cahiers du Cinéma évoquent un « mélange explosif d’ironie et de tendresse, où chaque plan respire la liberté ». Cette reconnaissance internationale contribue à placer le cinéma libanais sur la carte du monde cinématographique.
Une nouvelle perception de la guerre civile
À travers le regard de Tarek et de ses amis, West Beirut donne à voir la guerre sous un prisme inhabituel. Ici, la guerre n’est pas seulement destruction et horreur : elle est aussi absurdité, errance et transformations. Il y a dans cette errance une beauté tragique, une énergie de survie qui rappelle la légende du phénix, cet oiseau mythique renaissant de ses cendres. Beyrouth, à l’image du Liban tout entier, vacille entre ruine et résilience.
Doueiri, en capturant cette oscillation entre comédie et drame, évite tout pathos excessif. Son regard est celui d’un cinéaste qui sait que l’humour peut être une arme de résistance. Même dans les pires moments, la vie continue, et le rire surgit comme un pied de nez à la fatalité.
Un héritage durable pour le cinéma libanais
En somme, West Beirut ne se contente pas de raconter une histoire individuelle ; il tisse une mémoire collective, celle d’un peuple écartelé entre passé et futur, entre amertume et espoir. Avec une sincérité poignante et une mise en scène inspirée, Ziad Doueiri livre un film inoubliable, une œuvre qui, bien au-delà des frontières libanaises, continue d’éveiller les consciences.
Son influence sur le cinéma libanais contemporain est indéniable. Des réalisateurs comme Nadine Labaki (Capharnaüm) qui poursuit cette exploration du Liban à travers des récits mêlant drame et humanité. West Beirut a ouvert une brèche, prouvant que le cinéma pouvait être une arme de mémoire, un espace où les blessures de l’Histoire peuvent être mises en lumière et transcendées par l’art.
Kinan 2017
