
Analyse Esthétique de « Vampyr » de Carl Theodor Dreyer
« Vampyr » (1932) de Carl Theodor Dreyer est une œuvre unique qui se déploie aux confins du rêve et du cauchemar, un ballet spectral où l’image et le son conspirent pour plonger le spectateur dans une dimension onirique et angoissante. Plus qu’un simple film d’horreur, « Vampyr » est une expérience sensorielle, un poème visuel désarticulé, oscillant entre la réalité tangible et l’illusion fantomatique.
Contexte Historique et Culturel
Sorti en 1932, « Vampyr » s’inscrit dans une période charnière du cinéma, où le passage du muet au parlant bouleverse les conventions narratives et esthétiques. Dreyer, déjà reconnu pour « La Passion de Jeanne d’Arc » (1928), s’éloigne ici du réalisme et du classicisme pour explorer un langage cinématographique plus expérimental.
Le film puise son inspiration dans la littérature gothique, notamment « Carmilla » de Sheridan Le Fanu, tout en adoptant une approche plus abstraite et évocatrice que les adaptations de Dracula contemporaines, comme celle de Tod Browning (1931). Son atmosphère cauchemardesque et son esthétique singulière en font un pont entre l’expressionnisme allemand et le surréalisme.
Le critique et historien du cinéma David Bordwell souligne que Dreyer cherche dans « Vampyr » à « libérer le cinéma de la simple reproduction de la réalité », une approche qui l’ancre dans la tradition avant-gardiste du début du XXe siècle. De même, Mark Le Fanu, spécialiste du cinéma scandinave, compare le film à une « peinture mouvante » qui joue sur la perception et le subconscient du spectateur.
Une Atmosphère Trouble : La Photographie et l’Ombre
Dreyer opte pour une photographie brumeuse, baignant son film dans un halo spectral qui efface les contours de la réalité. La lumière, souvent diaphane, s’infiltre à travers les épais rideaux de brouillard et les murs poreux des bâtiments décrépits. Ce traitement de l’image, quasi surréaliste, rappelle les gravures romantiques de Francisco Goya et les rêves hantés de la peinture symboliste.
Les jeux d’ombre et de lumière ne sont pas que de simples artifices esthétiques ; ils incarnent la frontière floue entre le réel et l’iréel. Les ombres semblent souvent dotées d’une vie propre, se détachant de leur porteur, flottant et errant comme des âmes en peine. L’utilisation de surimpressions et de dédoublements visuels accentue cette impression d’un monde où les lois physiques sont détraquées. Cette approche rappelle également les jeux de clair-obscur du « Nosferatu » (1922) de Murnau, mais avec une dimension encore plus vaporeuse et fantasmagorique.
Un Montage Fantasmagorique
Le montage de « Vampyr » déjoue les attentes narratives classiques. Dreyer abandonne la linéarité au profit d’une construction fragmentée, où les événements semblent se succéder sans logique rationnelle, comme dans un cauchemar. Les raccords sont parfois abrupts, renforçant la sensation d’instabilité et de flottement.
La scène emblématique du cercueil, où Allan Gray, le protagoniste, assiste à son propre enterrement depuis l’intérieur du cercueil, illustre cette approche. La caméra adopte ici un point de vue subjectif, enfermant le spectateur dans un cadre oppressant, tandis que les visages des pélerins funèbres se succèdent, figés dans une solennité macabre. Cette perspective inédite, entre claustrophobie et désincarnation, démontre la maîtrise de Dreyer dans l’art de l’expérimentation formelle. Cette scène trouve un écho dans des films plus tardifs comme « L’Année dernière à Marienbad » (1961) d’Alain Resnais, qui joue lui aussi avec la temporalité et la perception du réel.
Le théoricien Gilles Deleuze, dans son analyse du cinéma d’image-temps, voit dans « Vampyr » une des premières œuvres à suggérer un « temps flottant », où la perception est fragmentée et subjective, renforçant l’expérience sensorielle du spectateur.
Le Son, Une Hypnose Fantômatique
Bien que « Vampyr » soit un film parlant, il demeure hanté par une approche quasi-muette du son. Le dialogue y est réduit au minimum, laissant place à des bruissements, à des souffles et à des silences pesants. L’ambiance sonore est travaillée de manière à accentuer l’irruption du surnaturel : le crépitement du vent, le grincement sinistre d’une porte, ou encore les murmures indistincts venant de l’au-delà. Ce choix renforce l’idée d’un monde en décalage, suspendu entre la vie et la mort.
Cette économie du dialogue et cette mise en avant du son immersif influencent des réalisateurs contemporains, tels que David Lynch, dont l’univers sonore dans « Eraserhead » (1977) et « Mulholland Drive » (2001) partage la même capacité à suggérer l’invisible par des éléments acoustiques troublants.
Une Expérience Sensorielle et Spirituelle
Derrière son esthétique audacieuse, « Vampyr » s’inscrit dans une quête plus large : celle de l’invisible et de l’intangible. Dreyer dépouille le mythe du vampire de ses artifices gothiques pour en extraire une essence plus abstraite et spirituelle. Le film n’est pas tant une histoire de monstres qu’une plongée dans l’angoisse existentielle, où l’homme lutte contre les forces qui le dépassent.
Cette approche a inspiré des cinéastes comme Ingmar Bergman, dont « Le Septième Sceau » (1957) partage cette quête métaphysique, ou encore Apichatpong Weerasethakul, qui dans « Oncle Boonmee » (2010) joue lui aussi avec la porosité entre le monde des vivants et celui des esprits.
Le critique Jonathan Rosenbaum décrit « Vampyr » comme « une expérience qui va au-delà du récit gothique et qui questionne la perception même de la réalité et de la mort », soulignant ainsi sa dimension philosophique et existentielle.
Conclusion : L’Héritage de « Vampyr »
Ainsi, « Vampyr » demeure une œuvre inclassable, un poème visuel aux confins du cinéma et du songe. Son approche esthétique radicale, son refus des conventions narratives et son atmosphère spectrale en font une expérience cinématographique unique, toujours aussi fascinante près d’un siècle après sa création.
Son influence continue de se faire sentir, notamment dans le cinéma d’horreur atmosphérique et expérimental, de « The Witch » (2015) de Robert Eggers à « Saint Maud » (2019) de Rose Glass. Plus qu’un film de vampires, « Vampyr » est une immersion dans l’inconnu, un voyage hypnotique où le réel se délite pour mieux révéler l’invisible.
Comme l’écrit Jean-Loup Bourget dans « Cahiers du Cinéma », « Vampyr est une œuvre qui ne cesse de hanter ceux qui la regardent, une expérience unique où le cinéma devient véritablement spectral ».
Kinan 2022
